Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Autriche, le champ de mines

D’une certaine façon, ce billet a un lien direct avec le précédent. Il a aussi à voir avec cet article publié ce matin dans Haaretz, « Austrian teens visit Auschwitz – then vote for Joerg Haider » (article qui mentionne d’ailleurs le projet Servitengasse 1938 auquel j’ai le plaisir de participer)…

Heureux à Vienne et sans voiture, nous sortons très rarement de la ville (il faut dire que Vienne c’est quatre fois Paris en surface, avec la moitié en « vert », grâce aux nombreuses forêts et aux 700 ha (!) de vignes). Nous étions invités le dimanche 5 octobre chez des amis à Hinterbrühl, en Basse-Autriche, à une poignée de kilomètres de Vienne. Là, au bord de la Johannesstrasse où ils habitent, à 100m de chez eux, j’ai vu une pancarte « KZ-Gedenkstätte » (lieu commémoratif d’un camp de concentration).

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J’y suis allé et j’ai découvert un petit espace de 100 m² avec des croix catholiques et, au milieu d’un bosquet, une plaque en partie recouverte de végétation rappelant qu’il s’agissait du lieu d’emprisonnement d’un Kommando du camp de Mauthausen (groupe de détenus utilisés pour du travail forcé). Ce qui m’a étonné, ce sont d’abord ces croix catholiques (les morts étaient-il catholiques ?).

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La plaque explique qu’un camp se dressait là, qu’en 1945, dans la nuit de Pâques, les malades ont été assassinés par injection d’essence et qu’ils ont été ensevelis dans une fosse commune. Pourquoi ces croix exclusivement catholiques ? J’ai eu envie d’en savoir plus et j’ai emprunté deux livres à la bibliothèque de l’université de Vienne, tout en faisant quelques recherches sommaires sur le net.

D’abord, le nombre de camps annexes de Mauthausen est assez impressionnant : pas facile de faire une excursion autour de Vienne sans tomber sur un camp !

Le plus impressionnant, ce sont les chroniques de ce village Hinterbrühl im Wandel der Zeit (Hinterbrühl au cours du temps), publié en 1983 par un certain Kurt Janetschek. Il s’agit d’un de ces Heimatbücher dont les Autrichiens sont très friands : le lettré du village se fait historien amateur et esquisse les heurs et malheurs de la bourgade, « de la préhistoire à nos jours ». Dans l’introduction du gouverneur de Basse-Autriche, Siegfried Ludwig, pas un mot sur le camp. Même chose dans la page du Bezirkshauptmann Dr. Heinz Eischer ou dans l’adresse du maire, Ing. Erich Spindeleger. On célèbre à chaque fois les 20 ans de la Markterhebung, la reconnaissance du village comme petite ville habilitée à ouvrir un marché.

Sur les 13 chapitres, les pages qui m’intéressent sont dans l’avant-dernier qui s’intitule « de la Première à la Seconde Guerre mondiale », juste avant « du temps d’occupation à aujourd’hui ». On apprend p. 101 qu’après l’Anschluss, des unités de la Wehrmacht stationnèrent à Hinterbrühl. « Rapidement les liens d’amitiés avec les troupes se nouèrent et on pouvait visiter les voiture tout-terrain, monter sur les chars. Quelle aventure ! ». Le goulasch était offert à tous et « chacun eut la possibilité de se persuader de la qualité des ragoûts allemands. » Paragraphe suivant « L’ennemi principal des nationaux-socialistes au pouvoir c’était le Juif. » Page suivante, l’auteur se félicite de la politique économique mise en place, plus de chômage et un hôpital construit en deux ans. Après de longues considérations sur la météo des années 1943 et 1944, un petit paragraphe mentionne que la grotte artificielle du village hébergeait une usine de construction d’avions à réaction et que parmi les 2000 personnes qui y travaillaient jour et nuit, il y avait 1700 « détenus de camp de concentration ». Des baraques avaient été dressées dans la Johannesstrasse et constituaient une « filiale » (p. 104, en allemand « Filiale », sic.) du camp de Mauthausen. Pas un mot sur l’exécution des malades, pas un mot sur la marche de la mort de 204 km qui a fini d’épuiser les survivants. Suivent ensuite quelques lignes épiques sur la « Résistance » (p. 105)… mais il ne s’agit que des actions isolées entreprises contre l’Armée rouge (ici le PDF avec les extraits du livre).

Pourtant, en 1983, l’auteur pouvait consulter comme je l’ai fait la thèse de Gisela Rabitsch, Konzentrationslager in Österreich (1938 – 1945) – Überblick und Geschehen, soutenue en 1967.

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L’histoire du camp d’Hinterbrühl est décrite p. 87 (dans le 1er tome). 84 corps dans la fosse commune… On trouve de même dans cette thèse quelques informations sur les deux camps de travail d’Amstetten, petite ville récemment sortie de l’anonymat pour d’autres horreurs (l’affaire Fritzl) ou encore la carrière d’Eisenerz où je m’étais rendu pour une épreuve de course à pied.

A Hinterbrühl, des résistants italiens ont posé une petite plaque.

On trouve sur l’internet le témoignage en français d’un survivant.

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Tome 1, p. 87

La grotte artificielle où les détenus étaient utilisés comme esclaves fait partie des sites touristiques les plus visités de la région (250 000 visiteurs l’an dernier !). C’est, selon le site correspondant, le plus grand lac souterrain d’Europe. Depuis 1932, c’est donc un haut lieu du tourisme, une belle attraction, avec juste quelques années de fermeture, de 1938 à 1948. Sûrement un endroit sympathique pour que les partis d’extrême-droite viennent fêter leur victoire électorale.

PS/ Statistiques utiles à connaître : les Autrichiens représentaient 8% de la population du Reich, ils constituaient cependant 14% des SS, 40% du personnel des Camps d’extermination… et 70% des services responsables de la logistique de la solution finale sous la direction d’Eichmann (David Art, The Politics of the Nazi Past in Germany and Austria, 2005, Cambridge University Press, p. 43).

PS/ Attention aux amalgames ?! J’apprends ce matin (merci Pauline) que « Jörg Haider, gouverneur du Land de Carinthie, a confirmé qu’il allait enfermer 50 demandeurs d’asile gravement malades ou soupçonnés de délits, dans une « Sonderanstalt », littéralement une « institution à caractère exceptionnelle », située dans un refuge de montagne, accessible uniquement par une route forestière, à 1.200 mètres d’altitude, et ce afin de « protéger la population de leur contact ». Cinq hommes, dont plusieurs souffrent d’hépatite, un Gambien, trois Géorgiens et un Kazakh, se trouvent déjà là-bas, où ils sont surveillés par des « services de sécurité ». Les associations de défense des demandeurs d’asile protestent, notamment parce que le terme de « Sonderanstalt » vient du nazisme et ne peut être employé sans qu’il y fasse référence dans la tête de la population. Les Verts et les sociaux-démocrates ont réagit avec émotion… ce qui est rare, en pleine négociation pour la formation d’un gouvernement. » cf. cet article.

NB du 14/10 : Ce genre d’idées ne semble pas avoir réussi à son auteur, mort dans un accident de voiture le 11/10, roulant à 142 km/h sur une route où la limite était fixée à 70 km/h. Un petit billet sur Haider est en préparation…

Un LIEN pour finir, au sujet de Mauthausen : Amicale Nationale des Déportés et Familles de Disparus de MAUTHAUSEN et ses Kommandos

Le témoignage de Jean Courcier, déporté communiste français à Hinterbrühl (il évoque « Mödling », la ville adjacente).

7 octobre 2008 - Posted by | Autriche, Mémoire, Nazisme | , , , ,

13 commentaires »

  1. merci pour tes articles toujours super interessants
    a bientot
    florent

    Commentaire par florent | 7 octobre 2008 | Répondre

  2. Passionnant. Merci pour cet article.

    Commentaire par David | 7 octobre 2008 | Répondre

  3. Bien écrit et bien documenté, Jérôme

    Commentaire par michel | 7 octobre 2008 | Répondre

  4. Excellent article, très documenté et passionnant.
    J’ ai ressenti des émotions comparables à Cracovie (Pologne),où à côté des poubelles dans un no man’s land était une pancarte indiquant l’ existence d’ un « camp de prisonniers » à cet endroit, les « bosses » du sol étant des reliquats de fosses communes.
    Le Ventre est plus qu’encore fécond, il est gravide…

    Commentaire par jacques SEGAL | 7 octobre 2008 | Répondre

  5. Bonjour,

    Merci de cet article. Effectivement, vous avez trouvé un bel exemple d´histoire locale qui, par trop souvent, préfère se concentrer sur les événements louables d´un patelin ou d´un autre. Il est d´autant plus surprenant d´apprendre qu´il existe dans cette municipalité un lieu commémoratif. Votre blog aurait profité d´un paragraphe sur la période 1983-2008 afin de pouvoir juger de l´état actuel des choses. Comme vous le savez, le travail de mémoire de l´Autriche n´a débuté que tardivement mais a fait des avancées tangibles depuis les années 1980. Y a-t-il une association locale qui s´intéresse au sujet? Y a-t-il des projets dans les écoles? Y a-t-il des fêtes commémoratives? La réponse serait positive pour le cas du camp annexe de Melk (Basse-Autriche).

    Un petit détail: vous mentionnez « juste quelques années de fermeture, de 1938 à 1945 ». Etes-vous sûr de la véracité de votre information? Une recherche rudimentaire du mot-clé « Hinterbrühl » sur wikipedia (version allemande) parle de 1944 à 1945. Cela serait plus en phase avec la logique de la guerre qui est à la source de la création de camps annexes de Mauthausen. A ce sujet, je vous conseille vivement la lecture des travaux de Bernhard Perz et Floriand Freund sur le système concentrationnaire en Autriche.

    Bien à vous.

    Commentaire par Paul | 7 octobre 2008 | Répondre

  6. Merci Jérome, c’est ainsi que j’imagine un journalisme de qualité: intelligent, curieux et très bien informé.

    Commentaire par Clara | 8 octobre 2008 | Répondre

  7. Article passionnant et surtout très émouvant!
    Bravo pour tes qualités d’investigation….
    au bonheur de te lire!
    J’en fais la promotion à l’occasion!
    j’ai aussi pensé aux « bosses » du terrain de l’ancien camp de Cracovie dans un nomansland indigne d’une mémoire collective pourtant si nécessaire…

    Commentaire par Marie- Laure SEGAL | 9 octobre 2008 | Répondre

  8. salut djé,
    Bravo pour cet article très intéressant et très bien rédigé.
    BS

    Commentaire par Sousse | 9 octobre 2008 | Répondre

  9. Comment un simple dimanche á la campagne, devient source d´une investigation remarquable et d´un rapport bien documenté et passionnant à parcourir.

    Merci

    Commentaire par Christophe Vidal | 12 octobre 2008 | Répondre

  10. malheureusement tout cela ne m’est pas inconnu, je le sais, mais c’est toujours bon de se le rappeller et surtout de ne pas oublier, même si cela fait mal en tant que vieille autrichienne (viennoise). Merci et continue !

    Commentaire par Isolde | 12 octobre 2008 | Répondre

  11. Mon père a été prisonnier militaire à Amstetten de 1940 à 1945 : il avait dix-huit ans, il était catholique et polonais enrolé par l’armée française (Mon père et ses parents habitaient Homécourt une petite ville de Lorraine).
    Il en est revenu mais à toujours voulu retourner faire un pélerinage avec ma mère et nous ses trois enfants ; il attendait qu’on grandisse un peu mais hélas il est mort trop en 1972 d’un cancer et je n’y suis jamais allée ; j’aurais bien voulu qu’il me raconte ; où trouver des renseignements précis sur le camp de Amstetten qui utilisait des prisonniers polonais catholiques ?????

    Commentaire par Borowski | 6 octobre 2010 | Répondre

    • Merci pour ce précieux témoignage. Je vous réponds par courriel.

      Commentaire par segalavienne | 6 octobre 2010 | Répondre

  12. L’article de Haaretz semble avoir été retiré…

    Commentaire par S | 2 janvier 2015 | Répondre


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