Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

« Les plaies toujours ouvertes de l’Autriche » et « Le poids du paternalisme en politique »

Un journaliste de la Voix du Nord, Olivier Berger, était venu à Vienne la semaine dernière prendre le pouls de la ville, à la veille de l’Euro2008. Ronald Pohoryles, directeur de l’insitut où je travaille (ICCR) avait eu la gentillesse d’organiser un déjeuner de travail, à trois, dont sont sortis les deux articles ci-dessous, parus le jeudi 5 juin. Comme Zuckerl pour les footeux, malgré mes positions et en signe de tolérance, je reproduis à la fin l’entretien accordé par Jocelyn Blanchard au journaliste🙂 NEW, ici le PDF de l’ensemble.

Les plaies toujours ouvertes de l’Autriche

Derrière le décor de carte postale, l’Autriche n’a pas fini sa thérapie de « dénazification ». Le pays a repris sa place au centre de l’Europe avec l’ouverture à l’est de l’Union. À Vienne, par Olivier Berger

Les touristes se pressent autour de la Hofburg, le palais impérial, pour visiter les appartements de Sissi. Le décor de carte postale est intact. Comme si la vie avait décidé de s’arrêter en 1900, dans les tableaux des Klimt, Schiele, Kokoschka, au temps de la splendeur de l’empire austro-hongrois. Derrière cette ribambelle de bâtiments baroques ou rococo, Schönbrunn, le Belvedere et son jardin à la française, l’Autriche enfouit ses traumatismes dans la Sachertorte glacée de chocolat et dans ses fameux cafés servis avec déférence chez Demel dans Kohlmarkt.

Balayer la poussière sous le tapis Comme on dit à Vienne, quand on évoque le passé : « Sie kehrt den Staub under den Teppich. » Elle balaye la poussière sous le tapis.
Un an après le drame de Natascha Kampusch, enlevée puis séquestrée pendant huit ans, l’horreur a resurgi à Amstetten. Le respectable Jozef Fritzl, électricien à la retraite et ancien des Jeunesses hitlériennes, violait sa fille Elizabeth et confinait quatre des sept enfants incestueux dans sa cave depuis vingt-quatre ans. Son épouse, ses voisins, personne ne soupçonnait l’odieuse réalité. L’Autriche continue de balayer la poussière sous le tapis. Pour oublier. Condamné pour viol en 1967, le casier judiciaire de Fritzl était pourtant vide lorsqu’il avait adopté trois enfants de sa fille.
Jérôme Segal, un jeune sociologue installé à Vienne depuis quatre ans, y voit de lourdes significations : « Ici, le délai pour effacer une peine est de quinze ans. C’est vraiment lié à la dénazification où l’on avait souhaité tirer un trait à la Libération. Contrairement à un Dutroux ou un Fourniret, Fritzl était complètement intégré à la société. » C’est trop pour la fragile Autriche qui vit en tentant de masquer sa culpabilité depuis soixante-dix ans. « En Autriche, la prédominance est économique. À l’occasion de l’affaire Fritzl, Die Presse a titré ‘Notre Image’ ! »

C’était au sens de notre image de marque, comment récupérer la marque Autriche après ce fait divers horrible. Cette vision était assez choquante mais assez symbolique du sentiment national. » Le chancelier socialiste Alfred Gusenbauer s’est alors senti obligé de monter au créneau après le choc Fritzl : « Nous ne tolérerons pas que notre jeunesse soit rendue responsable d’un nouveau péché originel, nous ne tolérerons pas qu’un seul criminel barbare prenne tout le pays et la population en otage. » Si c’était si simple. Entre la Hofburg et la bibliothèque nationale, Heldenplatz, la place des Héros, se pare aux couleurs de l’Euro de football, qui s’ouvrira dimanche à Vienne et s’y conclura le 29 juin. Mais c’est là que le 15 mars 1938, Adolf Hitler proclamait l’annexion du pays ( l’Anschluss) devant une foule massive et enthousiaste qui vit dans le nazisme une façon de retrouver la splendeur de l’empire démantelé.

« L’Autriche est un peu une tête sans corps, poursuit Jérôme Segal. Vienne est une ville bouillonnante au plan culturel mais garde toutes les névroses du pouvoir perdu. N’oublions pas que 40 % des gardiens des camps de concentration et 70 % de l’équipe d’Eichmann, chargée de la solution finale, étaient des Autrichiens. Alors que le pays représentait 8 % de la population du IIIe Reich. » L’histoire douloureuse refuse obstinément de mourir. Le théâtre de Thomas Bernhard en atteste, violent et outrancier pour mieux réveiller la nation.

Justement, dans la pièce Heldenplatz, en 1988, un demi-siècle après le discours d’Hitler, il écrit une phrase définitive, mourant trois mois après la première : « Il y a aujourd’hui plus de nazis à Vienne qu’en 1938. » L’image scandaleuse fait mouche, secoue le pays. Une commission d’historiens déclare dans son rapport en 2003 que l’Autriche était à la fois actrice et victime du nazisme. En 1991, le chancelier Franz Vranitzky admet la responsabilité de son pays dans la Shoah et présente ses excuses. Pour autant, le pays de Sigmund Freud terminera-t-il un jour sa thérapie ? La disparition progressive des anciens suffira-t-elle ? À Vienne, un bon mot résume la mentalité : « Les gens disent que Beethoven était autrichien et Hitler allemand, alors que c’est le contraire. »

Au centre de l’Europe De l’autre côté des différents bras du Danube, où l’on s’adonne aux joies du bronzage, de la voile et du kite-surf, Johan, professeur de français, refuse de rester bloqué dans ce lourd état transitoire : « Les nouvelles générations, qui n’ont pas connu la guerre, se tournent désormais vers le futur, vers l’Europe malgré la prudence excessive de nos partis politiques. C’est aussi pour cette raison que Vienne est une ville où on aime s’amuser, faire la fête. Il est temps de passer à autre chose. » L’Euro de football permettra d’entretenir ce désir d’ouverture.
La qualité de vie, célébrée par tous (lire l’interview ci-contre), se savoure au hasard. De la bruyante rue commerçante de Mariahilfer jusqu’aux vignes des collines intégrées à la ville, en passant par le siège de l’ONU qui abrite notamment le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA).

L’Autrichien respire même quand une vieille dame invective vertement un cycliste qui grille un feu rouge. Bah, on ne se refait pas. En attendant, le quartier juif de Leopoldstadt revit grâce aux migrants débarquant des anciens pays de l’Est. La ville s’apprête à retrouver les deux millions d’habitants qu’elle abritait en 1916.
« C’est un clin d’œil de l’histoire, estime Johan. Grâce à l’ouverture à l’est de l’Union européenne, Vienne reprend sa place naturelle au centre de l’Europe. » •

Le poids du paternalisme en politique

Kurt Waldheim, Jörg Haider. Jusqu’à la hauteur de ses leaders, l’Autriche a souffert du poids de son passé. Mais les freins imposés par trente ans de pouvoir social-démocrate et une coalition délicate avec les conservateurs depuis janvier 2007 ralentissent aussi sa vie politique.

En 2000, l’avènement du Parti autrichien de la liberté (FPÖ) de Jörg Haider propulse l’Autriche sur le devant de la scène politique européenne. Ce parti populiste, xénophobe (spécialement vis-à-vis des Slaves) partage pour la première fois le pouvoir avec le parti conservateur (ÖVP). L’Union européenne s’en émeut, met au ban l’Autriche, membre de l’Union depuis 1995. Depuis, Haider est retourné dans sa province de Carinthie, son nouveau parti extrémiste (BZÖ) est retombé à 5 % [NDJ: c’est la vision rassurante qu’on a parfois, vu de France. Une scission a eu lieu en 2005 un sein du parti fasciste. Jörg Haider a fondé le BZÖ mais le FPÖ, conduit par Heinz-Christian Strache, a obtenu 11% des voix aux dernières élections législatives, fin 2006].

Mais le traumatisme est important pour une nation qui n’a pas oublié la splendeur de son empire et son rôle zélé au sein du IIIe Reich. Les révélations sur le rôle de Kurt Waldheim, ancien secrétaire général de l’ONU (1972-1981) et président autrichien (1986-1992), dans la déportations des juifs dans les Balkans troublent. Ce n’est que dans son testament, révélé après ses funérailles nationales (!), il y a un an, qu’il exprima ses regrets sur ses positions par rapport au nazisme.

Une tendance au totalitarisme Aux dires de Ronald Pohoryles, directeur d’un centre de recherches en sciences sociales à Vienne, l’histoire façonne encore ce pays : « Nous ne sommes plus un pays nazi, notre antisémitisme est maintenant dans le subconscient. Mais nous avons une tendance au totalitarisme qui se voit dans la vie quotidienne. Les syndicats ont ainsi bloqué le marché du travail aux nouveaux entrants. Les gens se fichent pas mal de la politique, nous ne connaissons pas de grands mouvements sociaux comme chez vous en France. Nous sommes habitués à ce que quelqu’un nous prenne en charge, les associations, les syndicats, le service public. Personne ne s’oppose au paternalisme social-démocrate. » C’est l’autre pesanteur autrichienne, compliquée par l’actuelle coalition gauche-droite du chancelier social-démocrate, Alfred Gusenbauer. « La coalition immobilise l’Autriche. Ils se détestent. Notre problème, c’est que socio-démocrates et démocrates-chrétiens bloquent pratiquement tout dans le pays », regrette Ronald Pohoryles. OL. B.

Et le Zuckerl pour finir!

TROIS QUESTIONS À… JOCELYN BLANCHARD, ancien joueur du RC Lens et footballeur à l’Austria de Vienne.

En cette fin de printemps ensoleillé sur Vienne (28°), Jocelyn Blanchard sue sang et eau. Le milieu de terrain nordiste, qui entame sa sixième saison sous le maillot de l’Austria de Vienne, a déjà repris l’entraînement. Histoire d’une adaptation réussie.
Vous entamez votre sixième saison à l’Austria de Vienne, qu’est-ce qui vous plaît en Autriche ?
« C’est un pays agréable avec une belle qualité de vie. Ce n’est pas un grand pays, on le traverse en 400 km, mais une région comme le Tyrol avec ses montagnes et ses lacs est vraiment à découvrir. Vienne est une super ville à l’architecture magnifique. L’hiver est vraiment merveilleux. Mon premier hiver à Vienne sous la neige est un superbe souvenir. Il y a de vraies saisons ici et les gens respectent énormément l’environnement. C’est un pays préservé et ça, ça n’a pas de prix aujourd’hui. »

Pour vous et votre famille, comment s’est passée l’adaptation à la vie autrichienne ?
« Quand j’ai quitté Lens, j’avais de nouveau envie de partir à l’étranger, dans un club qui joue tous les ans le titre national et la Coupe d’Europe. Même si le niveau du football autrichien est inférieur à la France, l’Austria Vienne me proposait tout cela. Au début, j’ai signé un an pour voir et depuis, avec le président, on ajoute une année car ça se passe bien. À un moment, je me suis même demandé si je n’allais pas acquérir la nationalité autrichienne, ça ne m’aurait pas dérangé. Mais changer de nationalité pour jouer l’Euro en Autriche, c’était finalement un non sens.

Au quotidien, maintenant, je parle allemand. Pour moi, c’est sûr, la vie est beaucoup plus facile que pour mes proches. Pour ma femme, il reste la barrière d’une langue qui n’est pas super facile. Pour mon fils de huit ans, c’est beaucoup plus simple. Au lycée français de Vienne où il va, il y a beaucoup d’enfants autrichiens. Ils jouent ensemble, pas de soucis. L’apprentissage de la langue a été rapide. »

Grâce à vos contacts au quotidien, comment définiriez-vous les Autrichiens ?
« Une chose est sûre, les gens ont beaucoup de respect pour les règles, l’administration, les organisations. Ça ne se retrouve plus beaucoup en France et on peut trouver ça dommage. Dans toute l’Autriche, il règne une grande sécurité. Avec l’ouverture grâce à l’Europe, les Autrichiens ont été confrontés à une population étrangère qui venait de l’est. Ils n’étaient pas vraiment habitués, contrairement à nous en France, mais ils s’adaptent vite.
Grâce aux parents d’élèves de l’école que je côtoie, on peut faire des distinctions entre les différentes générations. Il y a celle qui a connu la guerre ou est née juste après qui a un caractère plus difficile. Ceux-là sont vraiment droits en toutes circonstances. Ils ne dérogent jamais à la règle. Il n’y a pas à tortiller. Ça ne peut pas se passer autrement. Et puis, il y a les moins de quarante ans, qui s’ouvrent et sont devenus de véritables Européens. Pour moi qui ai trente-six ans (dans le foot, c’est âgé…), les jeunes ont en général beaucoup de respect des anciens et c’est plutôt appréciable… »

  • RECUEILLI PAR OL.B.

La fiche de Jocelyn Blanchard : né à Béthune le 28 mai 1972 ; clubs : Dunkerque (D 2) de 1992 à 1995 ; Metz (D 1) de 1995 à 1998 ; Juventus Turin en 1998-99 ; Lens (D 1) de 1999 à 2003 ; Austria de Vienne depuis 2003.

5 juin 2008 - Posted by | Autriche, Nazisme | , , , , ,

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