Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

L’identité européenne selon Krzysztof Pomian

Directeur scientifique du Musée de l’Europe, à Bruxelles, Krzysztof Pomian était le 20 mai 2008 l’invité de l’Institut des Sciences de l’homme (IWM), sur le thème « Identité européenne : fait historique et problème ». Devant une trentaine de personnes, l’historien a tenu une conférence en français de plus d’une heure sur l’identité européenne.

Habilement, il a commencé par formuler quelques réserves sur l’emploi du terme « identité », un mot dangereux, selon lui, qui « donne des boutons » à certains. Identité suppose différence et partant du constat assez trivial selon lequel un Chinois n’aurait pas de difficulté à se définir une identité chinoise, tandis qu’un Européen serait plus embarrassé, Pomian a opposé l’identité européenne aux identités nationales. L’Europe ne se réduit pas au continent de la géographie, ni à l’Union européenne de la politique, mais se présente plutôt en complément des nations.

Dans une approche délibérément « terre-à-terre », récusant ouvertement son passé de philosophe, Pomian s’est demandé « Que remarque-t-on en Europe, de différent par rapport aux entités voisines ? » Il voit six critères distinctifs :

  • La présence de croix chrétiennes
  • Des plans de ville et une architecture typique (néoclassique) des bâtiments publics
  • Une écriture alphabétique (avec trois alphabets)
  • Une diversité des images
  • La présence d’images représentant des corps humains nus
  • Des traces de l’Antiquité gréco-romaine et du Moyen-Âge

Curieusement, il a ajouté qu’il laissait de côté l’héritage juif et les effets de la globalisation… En Europe, l’organisation temporelle est marquée par le christianisme (cf. par exemple les fêtes), de nombreuses références spécifiques soudent la communauté des Européens, sans que ceux-ci en soient forcément conscients. L’étymologie permet par exemple de retrouver certaines influences.

Par ailleurs, certaines idées sont selon lui propres à l’Europe :

  • le caractère séculier de la vie publique, la laïcité (même si les applications sont parfois «un peu difficiles» dans certains pays comme la Pologne où il est né – et là je le trouve trop optimiste ou mal informé, sur les multiples atteintes à la laïcité),
  • le statut des femmes (refus de la polygamie, pas de gynécées ni de harem, pas de voile, rôle important depuis le 11ème siècle)
  • l’absence de restriction diététique (il a mentionné sur ce point l’opposition entre christianisme et judaïsme)
  • la diversité des langues (une quarantaine selon les définitions, mais ce point ne me paraît pas distinctif du continent africain)

Sur ces bases, Pomian a retracé à grands traits l’histoire de l’Europe, depuis le milieu du premier millénaire avant notre ère (colonisation grecque). Quatre moments m’ont paru particulièrement intéressants :

  • La constitution d’Etats-nations en opposition à l’empereur et au pape,
  • L’apparition grâce aux Lumières d’une communauté supranationale et supraconfessionnelle qui a permis le développement du Jus gentium avec une balance des pouvoirs maintenue par l’action diplomatique.
  • La Révolution industrielle (en Angleterre dès la fin du XVIIIe siècle) a eu des effets déterminants sur le quotidien des Européens et serait – selon lui – à l’origine d’une scission entre la culture populaire nationale des prolétaires et la culture cosmopolite des élites bourgeoises.
  • La Seconde guerre mondiale a été l’occasion de constater la force de l’idée européenne, capable de s’exprimer dès 1943 dans les écrits d’un Spinelli en Italie. Un auditeur lui a fait remarquer qu’il personnifiait l’Europe alors qu’il n’y a pas, historiquement de continuité de cette pensée. Je crois que la remarque était pertinente et Pomian a reconnu qu’il ne pouvait être question de continuité. De même, Pomian s’est extasié de pouvoir se rendre de Tallin à Lisbonne «sans exhiber de passeport» (ce qui est faux). Il semble avoir oublié ce qui s’est joué dans la petite localité de Schengen et l’orientation actuelle vers une Europe forteresse.

Après ce long développement historique, Pomian est entré in medias res. L’identité vient du langage formel et d’après la définition leibnizienne, l’identité permet de substituer un terme à un autre sans altérer la vérité. Dans le cas de citoyens, il ne peut être question que de similitudes mais alors pourquoi parler tout de même d’identité ? Que préserve cette identité ?

L’identité est liée à la stabilité, occasion pour Pomian de signaler son allégeance à Fernand Braudel, l’historien de la longue durée. L’identité suppose une mémoire et un patrimoine, à transmettre. L’anxiété que l’on ressent dans nos sociétés occidentales concerne le décalage supposé entre ce que nous transmettons et ce que nos descendants semblent devenir. La transmission se fait à deux niveaux, dans le cercle familial (socialisation des enfants, apprentissage d’une ou plusieurs langues) et au niveau politique (programmes scolaires, commémorations, politiques linguistiques, patrimoniales…). La crise actuelle de l’identité européenne reposerait sur une rupture, un décalage, voire dans certains pays un paradoxe, entre ces deux niveaux. C’est ce qui expliquerait la « température élevée des débats sur l’identité ».

L’historien a conclu en précisant que l’identité qu’il pouvait aborder était prescriptive, normative, définie par un « faisceau de traits distinctifs stables », et qu’il revenait aux citoyens et aux hommes politiques de définir l’identité descriptive.

Lors de la discussion, Pomian a reconnu que l’unité européenne était un « mythe d’historien » puisqu’il n’y avait pas de continuité du projet européen. Le problème majeur de la construction européenne est celui de la diversité (il a fait l’éloge des fromages au lait cru enjoignant l’Union européenne à ne pas intervenir. Lorsqu’il a dit la même chose de la tauromachie, j’étais moins d’accord, mais lorsque j’ai pu discuter avec lui il a reconnu le parallèle déplacé, espérant simplement que les pays interdiront cette barabarie sans que l’UE n’intervienne).

Lors d’une évocation du Traité européen « dit constitutionnel », il a pris la métaphore de l’immeuble pour exposer sa position relative à la présence des références historiques dans le préambule. Si les racines chrétiennes sont mentionnées comme fondement, il convient également de mentionner l’étage important qu’a été l’apport des Lumières.

Enfin, il nous a fait part des ses recherches actuelles sur le régionalisme. D’un côté, on ne peut qu’approuver que la démocratie descende plus près des citoyens, que des compétences soient transférées et que le principe de subsidiarité soit appliqué. De l’autre, l’Europe est en danger avec des risques de sécession : en Belgique où les tensions entre communautés wallonnes et flamandes sont à leur paroxysme, en Espagne ou la Catalogne entre dans une sécession virtuelle (l’anglais devenant la seconde langue, à la place du castillan) et dans le Pays basque.

Malheureusement, l’historien s’est livré à une interprétation politique que je récuse. Assez classiquement pour un historien qui a publié avec Stéphane Courtois (communisme et nazisme comme deux expressions du totalitarisme), il a critiqué en même temps l’extrême droite et ce qu’il nomme « l’extrême-gauche » (rapidement définie de façon tout à fait abusive par le mot d’ordre « le socialisme dans un seul pays ») pour leur rejeter la responsabilité des blocages actuels. Autant son propos me semble juste lorsqu’il évoque la responsabilité du Vlaams Belang en Belgique, autant l’affirmation selon laquelle l’extrême-gauche serait responsable de la situation en Catalogne me paraît fantaisiste. Plus ou moins ouvertement, Pomian reprend cette idée selon laquelle « les partis extrêmes » seraient des partis anti-européens (on ne différencie même plus, cf. lieux communs comme « les extrêmes se rejoignent » !). J’en ai discuté avec lui après la conférence, il a tout simplement peur qu’Olivier Besancenot prenne le pouvoir, entreprenne d’importantes nationalisations et sorte la France de l’UE ! (« En 1910 personne n’aurait imaginé que Lénine prenne le pouvoir, même chose pour Hitler en 1930 ! »). C’est plutôt amusant que dans son imaginaire mental la LCR prenne la place du « méchant » des histoires de la Guerre froide !

Heureusement, c’est le Pomian historien, spécialiste de l’histoire de la culture européenne, que nous étions venus écouter et là, il n’y a qu’une chose à dire « dziękuję bardzo Pan Pomian! ».

21 mai 2008 - Posted by | Europe | , ,

2 commentaires »

  1. Je trouve, Jérôme, que ton compte-rendu est parfois subjectif.
    Pomian n’est pas aussi naïf que tu fais semblant de le croire. Bien sûr qu’il est informé de ce qui se passe en Pologne – j’oserais même: mieux que toi (hi, hi.) C’est peut-être ce qui lui permet d’être plus optimiste que toi, car lui voit en détail que la situation s’améliore depuis la défaite de Kaczynski. Ensuite, il n’est pas faux que tu puisses aller de Tallinn à Lisbonne sans passeport. L’Estonie, la Lettonie, la Lithuanie, la Pologne, l’Allemagne, la France, l’Espagne et le Portugal sont tous membres de Schengen. De plus, Pomian n’a pas « reconnu dans la discussion » qu’il n’y avait pas de continuité univoque dans la construction de l’Europe, il l’a annoncé en préliminaire. Il n’a pas exactement dit qu’il était « déplacé » de comparer la tauromachie et le fromage au lait cru, il a simplement précisé qu’il ne voulait pas t’offenser et qu’il était lui-même contre la tauromachie mais que dans ces deux cas, c’était aux Etats de décider et non pas à l’UE. Et enfin, il n’a pas « défini l’extrême gauche par le mot d’ordre ‘le socialisme dans un seul pays.' » Il a essayé de t’expliquer, mais c’est toi qui étais assez braqué, que l’extrême-gauche française est anti-européenne et quand tu t’es insurgé, il t’a expliqué que, a minima, l’extrême-gauche était contre le marché, alors que l’Union européenne s’incarne dans le marché. Tu as répliqué que personne ne croyait que Besancenot serait un jour président (ce qui n’est pas un argument), et il a alors logiquement répondu que personne n’attendait Lénine en 1917 ou Hitler en 1933 – ce qui est historiquement parfaitement exact – et j’ajouterais d’ailleurs: en 2002, quasiment personne n’attendait Le Pen au deuxième tour non plus. Dire qu’il « craint » que Besancenot prenne le pouvoir en France et sorte la France de l’UE est une interprétation qui n’appartient qu’à toi, je suis bien certaine que cette idée ne lui a jamais traversé l’esprit. Et surtout, et bien que personnellement je récuse largement l’approche de Stéphane Courtois, à mon avis c’est typique des gens qui connaissent bien peu au communisme en pratique (= l’écrasante majorité des Français – et toi, hi, hi) que de condamner haut et fort toute réserve sur l’extrême-gauche: curieux pourtant comment on ne trouve quasiment pas d’adeptes d’extrême-gauche chez les historiens du communisme… peut-être bien que c’est parce qu’ils voient en pratique ce qu’a donné le communisme de salon…. la théorie, c’est beau. La pratique a largement laissé à désirer, et il n’y a pas que Courtois à le dire. Ciao!

    Commentaire par Muriel Blaive | 6 juin 2008 | Répondre

  2. La « peur » (irrationnelle) de Besancenot est d’autant plus rigolote que dans son histoire des trotskystes Christophe Nick évoque le Pomian installé ensuite en France comme le tenancier d’une sorte de havre pour les réfugiés est-européens de cette nébuleuse ! Comme quoi…

    Commentaire par cp | 12 avril 2010 | Répondre


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