Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Mai 68, en France, en Autriche, dans le Monde…

Un dictionnaire précieux sur mai 68

Mai 1968 étant à l’honneur depuis plus d’un an en France, il était bien normal que l’ADFE s’intéresse à cet événement en Autriche et vu d’Autriche. Dans une ambiance très détendue, il y avait donc une vingtaine de Français ce 14 mai dans les locaux du Club Républicain, mais aussi quelques Autrichiens (avec une traduction simultanée).

En France, dès le mois d’avril 2007, un des candidats à la présidence de la République s’était promis de « liquider » l’héritage de mai 68. Or, une fois en place, après quelques vacances luxueuses sur un yacht privé – à la place de la retraite monacale qu’il avait annoncée pour « prendre la mesure de la fonction » -, que croyez-vous qu’il advînt ? Il emménagea quelque mois à l’Elysée avec une famille recomposée, décida de rompre avec sa femme et se remaria moins de quatre mois plus tard avec une ancienne top model devenue chanteuse de variétés. Fort heureusement, la société française n’y trouva rien à redire, au-delà du cercle restreint des catholiques intégristes. Mais l’homme aux talonnettes ne profitait-il pas personnellement d’une liberté de moeurs relevant précisément de l’héritage de 68 ? « S’il y en a un qui a retenu le jouir sans entrave de 1968, c’est bien lui ! », c’était en substance ce que Dany-le-rouge envoyait à Henri Guaino, conseiller spécial de M. Bling-Bling, le 22 décembre dernier sur France-Culture.

Pour discuter de 68 dans une perspective comparatiste franco-autrichienne, un beau plateau mêlait ce 14 mai 2008 « anciens soixante-huitard(e)s » des deux pays et représentants de la jeune génération, parmi lesquels Blaise Gauquelin (journaliste à l’ORF et pour Rue89), qui, du haut de ses 28 ans, n’avait pas la tâche facile. Non seulement les intervenants sont arrivés 40 minutes en retard (mai 68 oblige ?) mais encore, certains avaient du mal à rester concis.

C’est bien sûr l’Autre Autriche (et les deux majuscules ne sont pas de trop) qui était à l’honneur, incarnant les valeurs de gauche que sont notamment la solidarité internationale et l’antifascisme. Deux de ces principaux représentants, réfugiés en France, ont vécu l’internement par la France de Vichy et sont tout de même devenus les principaux artisans des relations intellectuelles entre les deux pays. Felix Kreissler (1917-2004), dont le nom a été évoqué au sujet de mai 68, est ainsi également le fondateur des études autrichiennes en France, d’abord à Rouen (avec par exemple la revue Austriaca) puis à la Sorbonne. Georg Scheuer (1915-1996), de son côté, n’eut cesse de servir de trait d’union entre les deux cultures. Dans Seuls les fous n’ont pas pas peur, il racontait la montée de l’austrofascisme et l’histoire de l’Autriche jusqu’aux accords de Yalta. D’autres encore ont honoré leur pays dans ces années troublées, comme Anton Pelinka (né en 1941).

Silvio Lehmann, co-fondateur du Club Républicain, est de ceux-là et a pu témoigner pendant la soirée. Il nous a raconté l’ennui qui régnait à cette époque, la société sclérosée, les quelques expériences menées à l’université pour abandonner les cours magistraux. Il a d’ailleurs été de 1968 à 1969 le responsable du plus grand syndicat étudiant (cf. cette histoire du VSStÖ). En Autriche, beaucoup pensaient que les communistes étaient à l’origine de ce qui se passaient, que l’Autriche risquait de devenir un pays satellite… une véritable psychose gagnait le pouvoir.

Lehmann a insisté sur le rôle de quelques intermédiaires entre la France et l’Autriche, comme Michel Cullin, présent en Autriche depuis 1966 et intervenant également ce soir-là. Au printemps 1968, il a, comme il le dit lui-même, « fait la navette » entre Paris et Vienne. A l’Institut français de Vienne où il enseignait – puisque la rentabilité financière n’était pas alors le seul critère de décision politique, cf. fermeture des cours en février 2005 – Michel Cullin a pu informer les étudiants, faire passer les informations dans les réseaux.

Comme il l’a rappelé, il n’y a qu’en France qu’on pense que mai 68 est un phénomène français… mais, pour ne prendre qu’un exemple, le Free Speech Movement, à Berkeley, c’était déjà en 1964, sans parler de ce qui se jouait à Berlin ou à Prague. Muriel Blaive (historienne spécialiste de la période communiste en Tchécoslovaquie) a pu lever quelques contresens fréquents puisque le Printemps de Prague témoignait comme elle l’a expliqué d’une volonté d’accéder à cette liberté bourgeoise et de vivre la société de consommation qui était à ce moment décriée à Paris ou Berlin. Cette idée est également développée par Jacques Rupnik dans un article intitulé « Les deux printemps de 1968 » sur le site d’Eurozine.

Geneviève Hess, documentaliste et traductrice, a pu de son côté aborder à travers son expérience un aspect méconnu des relations franco-autrichiennes : le mouvement communautaire des coopératives Longo Maï qui n’avaient rien à envier aux meilleurs kibboutz (revenus dans l’actualité avec les 60 ans d’Israël).

Grâce à Eve Medioni, dont la famille a été marquée par mai 68, on a pu aborder l’influence de cette révolution manquée dans l’histoire culturelle et sociale : la liberté sexuelle, le droit à la contraception (et plus largement l’émergence du féminisme), la remise en cause du patriarcat…

La soirée était intitulée « Ici, là-bas, ailleurs, il était une fois la révolution… Echanges et réflexions »… et, dans l’ensemble, le pari a été tenu, même si bien sûr « ce n’est qu’un début, continuons le combat… »

PS/ Dommage, l’éditorialiste du Profil, Georg Hoffmann-Ostenhof n’était pas présent, bien qu’annoncé et non excusé. Grâce à son histoire personnelle, on aurait pu essayer de comprendre comment des anciens soixante-huitards deviennent des admirateurs de Sarkozy…

17 mai 2008 - Posted by | Autriche | , , , , , ,

2 commentaires »

  1. Fort bien. Mais Mai 68 n’a pas le monopole de la protestation… que dire de mai 88…

    http://ysengrimus.wordpress.com/2008/05/28/mai-68-mai-88-mai-08-%e2%80%93-des-graffitis-de-l%e2%80%99ere-intermediaire/

    Paul Laurendeau

    Commentaire par ysengrimus | 29 mai 2008 | Répondre

  2. Bjr🙂 merci pour ce billlet fort intéressant🙂 il y a cependant quelque points obscurs : « et les deux majuscules ne sont pas de trop » … qu’engends tu par là ? bonne continaution🙂

    Commentaire par jacques | 18 octobre 2008 | Répondre


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