Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

La réaction des écrivains autrichiens à l’affaire d’Amstetten

[Hier auf Deutsch, ein sehr guter Artikel über den Text von Elfriede Jelinek]

Liant l’affaire Kampusch, du nom de cette jeune femme qui avait été séquestrée pendant 8 ans, avec l’affaire d’inceste d’Amstetten qui agite la presse internationale depuis maintenant 10 jours, la tentation est grande de prétendre découvrir une partie sombre de l’âme autrichienne dans ces faits divers. Ainsi, le tabloïd britannique The Sun, dans son édition du 3 mai, publiait quelques photos de l’Anschluss et concluait à partir du fait qu’à l’âge de trois ans, le futur père incestueux, Josef Fritzl, avait pu voir Hitler arriver dans sa ville, que l’affaire d’Amstetten découlait du passé nazi de l’Autriche.

Les écrivains autrichiens sont plus mesurés mais leurs propos ne sont que plus dérangeants, voire inquiétants. Comparant les atrocités commises par un Marc Dutroux en Belgique ou les époux Fourniret en France, c’est surtout le respect des codes sociaux implicites qui étonne dans le cas autrichien. Fritzl était bien intégré, saluait gentiment, sa famille participant comme il se doit à la vie de la petite ville. C’est aujourd’hui la culture nationale du « regarder ailleurs », le Wegschauen, qui est critiquée.

A tout seigneur tout honneur, c’est d’abord Thomas Bernhard (1931- 1989) qui est cité dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel : « L’Autrichien se blottit toute sa vie et se cache dans l’atrocité et le crime, pour pouvoir survivre (…) L’Autrichien est un cacheur de crime né, l’Autrichien cache tous les crimes, même les plus abjectes » (ici l’article avec cette citation). Dans cet esprit ultra-critique, mais aussi clairvoyant quant à la situation du pays, la prix Nobel 2004 de littérature Elfriede Jelinek (née en 1946) y est allée de son couplet. Sur son site (elfriedejelinek.com) où elle publie des ouvrages, elle a produit un texte massue, monolithique (un seul paragraphe de trois pages), qui fait mal. Elle s’en prend sans le nommer à la réaction du Chancelier Gusenbauer, qui pendant l’habituelle allocution du 1er mai, a déclaré qu’il n’était pas question que quiconque attache à la jeunesse autrichienne un nouveau « pêché originel ». On pense aussi à ce quotidien conservateur, Die Presse, qui titrait dès le troisième jour sur les stratèges en marketing jamais à cours d’idée pour sauver l’image du pays. Jelinek envoie :

« Les politiciens craignent maintenant, une fois que tout le monde est sauvé, que l’image de l’Autriche soit attaquée, ce serait terrible. On n’entend déjà plus les cris en provenance de la cave. »

La religion catholique en prend aussi pour son grade : « En public, le calme doit régner, lorsque le père n’a pas le temps, l’empereur, le cardinal, l’évêque du séminaire de Sankt Pölten où les novices comptaient plus que les femmes [allusion à une affaire récente de pédophilie]. En 1848 il y a eu un soulèvement mais pas pendant longtemps et on n’en parle pas dans les années de commémorations en ‘8’ [1938, 1968]. »

Et Jelinek de conclure en distillant cette ironie « A l’étranger s’il vous plaît, écoutez nos paroles, regardez le Bal de l’opéra et écoutez notre concert de Nouvel an. Ecoutez, écoutez, mais pas nos cris ! Ne les considérez pas, nous-mêmes, nous ne les écoutons pas, et nous sommes ceux qui savent. Le cri qui est poussé n’arrive même pas chez le voisin et de la cave, on ne l’entend pas dans notre maison. »

L’écrivain Josef Haslinger (né en 1955), pour sa part, dans son livre Opernball (1995) s’en était déjà pris au symbole du Bal de l’opéra, imaginant que ce serait le lieu idéal du massacre de l’élite du pays. Dans un article paru dans le quotidien Der Standard, il voit à travers l’affaire d’Amstetten une « tradition fatale » de son pays visant à « glisser la poussière sous le tapis », un décalage entre la morale individuelle privée et le domaine public, qui selon lui, remonte à une « dénazification ratée ». Lui aussi critique la position dominante de l’église catholique et cette ambivalence entre les charmants personnages pittoresques de l’Autriche, en costume traditionnel, et les atrocités qui se cachent derrière. Haslinger arrive cependant à témoigner d’un peu d’optimisme. Depuis deux décennies, avec l’affaire Waldheim, une culture de l’échange a vu le jour, on a commencé à regarder sous les tapis.

Ce billet a été cité dans cet article du quotidien helvétique Le Temps, le 7 mai 2008 :

Copie du journal

8 mai 2008 - Posted by | Autriche | , , , , ,

2 commentaires »

  1. Très intéressant ce recul sur ce fait divers qui fait fureur ici aussi. Un peu d’élaboration ne fait pas de mal …
    Bravo pour ton blog

    Matou

    Commentaire par falcou segal | 12 mai 2008 | Répondre

  2. Plutôt que de parler de culture nationale autrichienne, concept difficile à cerner après l’effondrement de l’empire, je parlerai des cultures communautaires catholiques et j’y mettrai dans le même sac Bavière Suisse romande Wallonie Alsace etc… Québec hors Montréal

    Ces sociétés ont des traits communs Elles exercent sur leurs membres une forte pression de conformité mais n’étant pas protestante (cf le magnifique film de Lars von trier Dogville) elle ménage intimité secret et perversion individuelle

    Ces sociétés produisent 90 % d’individus conformes qui contribuent à tout point de vue à sa reproduction. Elles produisent aussi des artistes révoltés Godard, Charlebois, Brel, Jelinek,et beaucoup d’autres qui les haïssent et en parlent avec la même violence que celle qu’ils ont subi Brel les bouffeurs d’espoir Godard sur la croix rouge le sang des autres on fait une croix dessus Le film Pain et Chocolat Rouge et Trintignant ….

    Point besoin donc de passé nazi, encore que dans l’affaire ces sociétés associaient à l’antisémitisme catholique la peur du désordre et la haine de l’étranger.

    Conclusion: La parole de ces écrivains ne dit pas le dernier mot sur leur propre pays. Elle en offre une vision décapante mais marginale et généralement incomprise par leurs propres compatriotes qui devraient en être les destinataires. EN revanche, les détracteurs de cet ordre bien pensant adorent évidemment et ne manquent jamais de faire référence à ces « voyants » au pays des aveugles

    Commentaire par Cybertonton | 21 mai 2008 | Répondre


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